« Notre volonté dans un premier temps, c’est d’être leader du commerce moderne », Luc Demez directeur général de CFAO RETAIL

les produits locaux, c’est aussi une solution pour améliorer le pouvoir d’achat des Camerounais. On favorise uniquement cette politique sur les produits agricoles, d’élevage

Luc Demez incarne le prototype du manager moderne : celui qui ne reste pas seulement cloitré derrière un bureau pour attendre les rapports de ses collaborateurs. En chef d’orchestre, il donne le rythme à ses employés. Au milieu des étalages, il contrôle et vérifie l’emplacement de chaque produit. Pour avoir une meilleure opinion de son environnement, ça ne lui pose pas de problème d’être directement en contact avec les clients, les fournisseurs et autres. Son bureau, il n’y est presque jamais : en fait il est partout.

Du coup rien ne peut lui échapper. Malgré un programme chargé, M Luc Demez a sacrifié quelques minutes de son temps pour accorder à JDM une interview. Avec lui, on a échangé longuement sur l’inauguration du nouveau supermarché Carrefour à Douala, la valorisation de made in Cameroun, les projets du Groupe Carrefour au Cameroun et l’emploi des jeunes entre autres.

Le Groupe CFAO RETAIL dont vous êtes le Directeur Général vient d’inaugurer en grande pompe une deuxième enseigne Carrefour à Douala, en attendant celui de Grand Mall. Peut-on voir en cette inauguration, une démonstration de force de votre groupe dans un secteur très concurrentiel comme la grande distribution au Cameroun ?  

Nous sommes arrivés avec le projet de carrefour il y a à peu près cinq ans. À l’époque j’étais seul. Il fallait d’abord évaluer le potentiel des deux villes essentielles que sont Douala et Yaoundé. Et puis trouver les bons terrains pour pouvoir développer les formules qui pourraient correspondre aux attentes des consommateurs locaux. On a choisi Bonamoussadi dans un premier temps, parce qu’on avait un grand terrain pour tester un modèle de centre commercial, et parce que c’était une zone intéressante, pas au centre-ville, composée d’une population camerounaise en majorité et de très peu d’expatriés. Cela nous permettait de proposer une offre qui correspondait aux attentes des consommateurs camerounais. Ça a été un succès et ça l’est toujours. 

Fort donc de ce succès, on a ouvert un deuxième (supermarché) à Yaoundé l’année passée, également dans un quartier en dehors du centre-ville, avec la même logique. Là aussi, cela s’est révélé être un succès largement au-dessus des attentes qu’on avait formulées. Donc ici (Carrefour ancien Dalip), c’est un modèle diffèrent, un nouveau test, puisqu’ici on rentre dans un quartier situé au centre-ville. Un quartier où il n’y a pas d’habitants mais des bureaux et beaucoup d’activités commerciales. C’est plus difficile de trouver les terrains de grande taille, mais pour nous l’urgence c’était un parking. On a dû trouver une formule avec parking au sous-sol qui est très bien fait et qui permet de parquer 35 à 40 véhicules. Donc c’est un contexte différent, et je pense que si ça fonctionne, on pourra également développer ce type de formule dans les différents quartiers de Douala et de Yaoundé. 

Nous allons encore essayer d’autres formules par la suite. Des formules orientées vers les clients qui cherchent vraiment le prix le plus bas. Mais également avoir les prix extrêmement compétitifs. Tout ceci pour démontrer notre volonté d’être leader du commerce moderne, tout en  répondant aux attentes des consommateurs locaux. Nous devons notre succès à la satisfaction de nos clients qui souhaitent avoir le choix, les supermarchés bien tenus, retrouver les produits auxquels ils sont habitués (il est donc important d’éviter qu’il y ait rupture de stock). Mais également avoir les prix très compétitifs, et pour cela on doit faire en sorte d’être le plus près possible des prix pratiqués sur les marchés traditionnels.  

Qu’est-ce qui fait la particularité du nouveau supermarché Carrefour Akwa ancien DALIP par rapport à celui de Bonamoussadi ?

Le premier est installé dans un terrain beaucoup plus large. On est dans un espace de l’ordre de 15000 m2 , donc ça nous a permis de faire un supermarché deux fois  plus grand que celui que nous avons inauguré ici à ancien Dalip. On peut y ajouter des boutiques de services et des restaurants à côté, et avoir une offre très complète avec de la téléphonie, une pharmacie, avec un ou deux restaurants. Ce qui fait de lui un centre de vie au-delà du fait d’être un supermarché. Comme le terrain est suffisamment grand, on a pu déployer les manèges, il y a une centaine de places de parking.

Tout ceci fait en sorte qu’on soit capable d’attirer une clientèle venant du quartier et même au-delà qui vienne non seulement pour faire des achats de manière quotidienne ou hebdomadaire, mais également pour venir passer un beau moment en famille ou avec des amis. C’est le modèle qu’on a pu placer à Bonamoussadi et également à Ekie (Yaoundé). Ici on est dans un modèle diffèrent, avec beaucoup moins de places. Donc on a dû se concentrer sur un supermarché essentiellement alimentaire, avec quelques produits de consommation courante comme les papiers d’emballage, des sacs-poubelle, un minimum sur les amortissements de rentrée scolaire. Ici on se limite vraiment à notre base de métier qui est le supermarché tel qu’on peut le connaître dans les grandes villes en Europe.  

Le modèle de Bonamoussadi est un modèle qui plaît beaucoup sur Douala. Parce que aujourd’hui il y a relativement peu de lieu de loisir, de vie, et donc le supermarché joue l’ensemble de ces rôles. Le grand centre commercial qui va s’ouvrir à Douala grand Mall, c’est encore une dimension différente, et nous-mêmes on est en train de construire ce même type de grand centre commercial à Yaoundé dans le centre-ville, et là c’est une dimension beaucoup plus importante en matière de lieu de vie, mais aussi de déploiement du commerce non alimentaire, avec des enseignes de prêtes à porter, des parfumeries qui viennent compléter l’offre d’un hypermarché carrefour. 

Les autorités camerounaises ont toujours encouragé les enseignes étrangères à valoriser les produits locaux. Lorsqu’on regarde dans votre nouveau supermarché, on voit plus de produits camerounais. Est-ce à dire que Carrefour veut se positionner comme un leader dans la distribution du made in Cameroun ?

Partout dans le monde Carrefour a cette politique : c’est de soutenir le développement des producteurs locaux. C’est une politique qui est ancrée dans la philosophie de Carrefour. CFAO qui est le partenaire, puisque c’est un partenariat entre Carrefour et CFAO, est entré dans ces pays d’Afrique Centrales et de l’Ouest depuis plus de 100 ans. Il connaît bien ces pays et il a une politique de soutien à long terme, d’accompagnement et de développement. Ce n’est pas une société ou un groupe qui vient en quelques années pour gagner de l’argent et s’en va. C’est vraiment les sociétés qui veulent faire leur business dans les pays africains, et qui veulent soutenir le développement de l’industrie du pays notamment dans l’agriculture et l’élevage. On est dans un pays où il y a une matière première très présente.

Quand je suis arrivé, j’ai été très étonné de voir dans les supermarchés qu’ils soient des enseignes internationales ou locales qu’il y avait très peu de produits camerounais. La place prépondérante était donnée aux produits d’imports. C’est alors que nous avons fait le choix de soutenir au maximum le développement des produits made in Cameroun. Nous avons trouvé dans le ministère du commerce et du gouvernement en général, des alliés naturels par rapport à cette politique. Et également, nous avons trouvé pas mal de producteurs, artisans et industriels camerounais prêts à travailler avec nous. Pour cela, nous avons créé avec la plupart d’entre eux un véritable partenariat, notamment par rapport au plus petit de ces industriels ou artisans qui n’avaient pas l’habitude de travailler dans la grande distribution.

On a vraiment collaboré avec eux pour les aider en matière de packaging, la mise en place des codes-barres, les règles à respecter pour livrer un supermarché moderne. On se rend compte qu’aujourd’hui la plupart se sont fortement améliorés, ils sont capables de bien s’adapter et ils nous proposent les produits de très bonne qualité, aussi bien dans l’agroalimentaire que dans le cosmétique. Nous sommes très heureux de soutenir le développement de l’économie locale. C’est aussi un avantage pour nous, puisque comme on a une politique de prix bas, c’est évidemment beaucoup plus facile de proposer les produits avec des prix plus bas quand ce sont des produits locaux. 

Avec les produits importés, c’est un peu complexe de faire la même chose, puisqu’il faut tenir compte des coûts de transport, de douane … et à cause de tout cela, on n’arrive pas à proposer les produits à des prix abordables à la majorité des Camerounais. Donc les produits locaux, c’est aussi une solution d’améliorer le pouvoir d’achat des Camerounais. On favorise uniquement cette politique sur les produits agricoles, d’élevage, de la pêche. On envisage dans l’avenir dès qu’on aura plus de volume de manière stable, de mettre en place ce qu’on appelle les filières chez Carrefour. Ce sont des partenariats plus forts où on prend des engagements sur les volumes pour une période de 6 mois ou d’un an ou pour la prochaine récolte. De telle manière que, les producteurs soient rassurés sur le fait que l’ensemble de leur production ou une partie négociée avec nous, ont un accès assuré à notre marché. Ce sont des méthodes de fonctionnement qui je le pense, sont très favorables au développement de pas mal d’industries au Cameroun.

Stratégiquement c’est un choix de vous installer d’abord dans les villes de Douala et de Yaoundé alors que vous pouvez étendre vos activités dans d’autres villes ?

Oui c’est un choix stratégique, en Côte d’Ivoire par exemple nous sommes uniquement à Abidjan et au Sénégal dans la ville de Dakar. Aujourd’hui dans un premier temps on vise les grandes villes de plus trois millions d’habitants dans lesquelles, il y a une bonne partie de la population avec des revenus importants. On s’installe d’abord de manière solide dans ces villes. Au niveau du Cameroun, contrairement aux deux autres pays que j’ai cités, il y a déjà deux villes. Et une fois qu’on est déjà installé dans ces deux villes, en ce moment-là on peut commencer à prospecter et à se développer dans d’autres villes du pays.

Ça veut dire que si on veut être prêt pour se développer dans deux ou trois ans dans ces villes, c’est maintenant qu’on doit regarder les terrains qui seront favorables, à faire des études plus approfondies pour voir le potentiel. Mais ce qui est sûr dans les trois prochaines années, on va chercher à s’installer à Bafoussam, Kribi, peut-être à Buea, Bamenda, Ngaoundéré et également au Nord. Pour cela, il faudrait qu’on soit attentif à tous les aspects, y compris les aspects sécuritaires. C’est clair aussi que ça joue un rôle, et on espère que les conditions seront favorables pour qu’on puisse s’installer dans ces villes, et d’être présent sur l’ensemble du territoire dans les années à venir.    

Quel bilan pouvez-vous tirer en termes de nombre d’emplois directs et indirects que vous avez créés depuis votre arrivée ?

Aujourd’hui, nous sommes déjà à plus de 500 employés CFAO, l’organisation qui supporte le développement de Carrefour au Cameroun. Avec l’ouverture prochaine de Carrefour Market au sein de Douala Grand Mall, puis celui d’un grand centre commercial avec un hypermarché carrefour au centre de Yaoundé fin de l’année prochaine, et un supermarché qui va s’ouvrir ici à Douala dans l’année 2021, on devrait atteindre à peu près le millier d’emplois directs. À côté de ça, il y a pratiquement autant d’emplois indirects, se sont notamment les domaines du nettoyage, de la sécurité, de la maintenance du matériel et de l’équipement, mais aussi les hôtesses qui sont mises en place par les différentes firmes qui sont nos fournisseurs. Par rapport à nos emplois directs, ce sont des emplois intéressants pour les Camerounais, puisque ce sont des emplois stables déclarés à la Sécurité sociale. 

Après une période d’essai, les postulants ont droit à une assurance-santé avec leur famille. Nous souhaitons vraiment les mettre dans les bonnes conditions pour qu’ils puissent vivre décemment avec leurs familles.  On cherche la promotion interne également, ça veut dire que dans un premier temps, on donne beaucoup de formations à nos nouveaux employés. La plupart d’entre eux n’ont pas d’expérience dans le commerce moderne, ce sont de nouveaux métiers qu’ils apprennent. Ils sont jeunes pour la plupart et pour certains c’est leur premier emploi. Ils reçoivent des formations théoriques et beaucoup de formations pratiques sur le terrain. On les accompagne, on les suit, c’est le rôle essentiel de quelques expatriés qui sont ici dans le pays. Le directeur du supermarché ici, c’est un camerounais.

Il a acquis son expérience de directeur de marche dans la grande distribution en France, puis aux États-Unis. Il vient donc pour transmettre toute cette expérience qu’il a acquise à ces équipes. On est aussi très fier de dire que parmi les mangers de rayon de Carrefour ancien Dalip, il y a une partie qui est issue de la promotion interne, c’est-à-dire que ce sont des employés qu’on avait engagés à Bonamoussadi, et qui ont pu évoluer de telle manière qu’ils puissent être nommés managers de rayon trois ans après. 

Ce sont de belles progressions au sein de l’entreprise, et notre politique d’entreprise est justement de jouer ce rôle qui est : celui d’engager les jeunes qui sont motivés et impliqués dans notre projet ; qui rentrent bien dans notre philosophie qui consiste à servir au mieux les clients ; de bien les accueillir ; à faire tout le nécessaire pour répondre à leurs besoins lorsqu’ils sont dans le marché. Ces jeunes-là, on les forme, on les suit, on leur donne des formations supplémentaires en management pour qu’ils puissent évoluer comme manager, et nous sommes persuadés aussi que la plupart d’entre eux deviendront aussi demain nos futurs directeurs de supermarchés. 

Aux jeunes chercheurs, quel est le message que vous pouvez leur adresser ?

C’est de chercher des emplois comme ce que nous offrons dans des entreprises qui sont prêtes à donner leur chance aux jeunes qui sont sans expérience ou ayant peu d’expérience. Mais généralement ils ont peu d’expérience à travers les stages et leurs études. Mais qu’ils comprennent bien qu’ils vont devoir travailler dur, donner le meilleur d’eux-mêmes, et que s’ils ont la volonté d’évoluer, ils doivent faire beaucoup d’efforts, apprendre, écouter beaucoup. Et à partir de là, ils ont toutes les chances de faire une bonne carrière et de prendre des responsabilités de plus en plus importantes au sein d’une entreprise comme la nôtre qui est en pleine expansion.

Charles Binelli  

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