Taxe de 0,2 % au Cameroun : le gouvernement profite de la CAN pour faire passer sa loi

Entrée vigueur depuis le 1er janvier 2022, les protestions liées à la nouvelle taxe portant sur les transferts d’argent bloquées à cause de la CAN. 

Pour élargir son assiette fiscale, le gouvernement camerounais avait prévu touché plusieurs secteurs à fort potentiel pour renflouer ses caisses, afin de poursuivre ses engagements sociaux vis-à-vis de la pression populaire. En 2020, il a tenté une première approche avec une taxe de 33% sur l’achat des téléphones ou tablettes portables qui a suscité dès son adoption la colère de la population. Très vite, il y a eu une forte mobilisation au niveau des réseaux sociaux qui s’est propagée comme une traînée de poussière suivie du hashtag #Endphonetax. 

Pour éviter tout débordement dans une ambiance déjà électrique, marquée par la crise anglophone, le gouvernement avait alors décidé de faire profil bas et  d’annuler la taxe. Mais aujourd’hui, avec la taxe sur les transferts d’argent via le mobile, le scénario est tout autre. Après l’entrée en vigueur de la loi sur la taxe de 0,2 %  le 1 janvier 2022, une nouvelle mobilisation a eu lieu sur les réseaux sociaux accompagnée cette fois-ci du hashtag #endmobilemoneytax.

Malheureusement pour celle-ci, elle n’a pas eu le même succès que la première. Certainement parce que le gouvernement a eu à tirer les leçons de 2020, et c’est peut-être la raison pour laquelle il s’est montré inflexible face aux protestations des usagers. 

De la protestation à la résignation

Cette résignation rapide et surprenante de la population camerounaise s’explique par une seule raison : la Coupe d’Afrique des Nations. Le Cameroun organise sa deuxième Can après celle de 1972, cinquante ans plus tard. Pour le gouvernement, le timing était parfait pour sortir cette loi sachant que, la grogne n’allait pas durer vu que tout le monde devait avoir les yeux rivés sur la compétition sportive.

Pendant les premières semaines du mois de janvier, les médias ont largement fait écho de cette taxe dans les colonnes de leurs journaux. Mais une fois que la Can a débuté, l’information autour de la grande messe du football a pris le dessus sur celle de la taxe. Les lignes éditoriales de presque tous les médias traditionnels, et même du web ont plutôt porté leur intérêt sur les informations liées à la CAN. Même les organisations  de défense des droits des consommateurs ont perdu leur verbe devant l’opium du peuple : le football. Rebecca Enonchong fait partie des personnes qui se sont indignées face à cette loi qu’elle juge très désavantageuse pour l’économie camerounaise. 

Au micro de la BBC, la femme d’affaires a fait savoir que « cette nouvelle loi va pénaliser ce moyen de paiement qui permet à une grande partie de la population non bancarisée à accéder à des services financiers ». Sur ce point, elle n’a pas tort, car le Cameroun comme la plupart de certains pays africains a un faible taux de bancarisation. On se souvient que lorsque ce mode de payement est arrivé au Cameroun, le gouvernement a salué cette innovation qui représentait à leurs yeux un espoir pour booster l’économie en facilitant les transactions financières entre individus. Rappelons que ce service financier a été  lancé en 2007 au Kenya et en Tanzanie par Vodafone sous le nom de M-Pesa pour aider les populations qui n’ont pas de comptes bancaires. C’est fort donc de son succès que cette méthode a été implémentée aussi au Cameroun au regard des mêmes problématiques observées. Cette mesure va-t-elle réellement freiné l’économie ? Seule l’avenir nous le dira. 

Ce n’est pas seulement une affaire du Cameroun

La taxe sur le transfert d’argent n’est pas une exception camerounaise. Depuis janvier 2019, une taxe de 7,2 % est appliquée sur les transactions financières y compris par mobile en Côte d’Ivoire. Introduite dans un premier temps dans l’annexe fiscale de 2018, elle a été retirée suite à la grogne des consommateurs. Mais contre toute attente, le gouvernement ivoirien est passé en force pour finalement l’imposer. Au Ghana, le gouvernement a proposé une taxe de 1,75 % sur les transactions financières électroniques. Contrairement à la taxe du Cameroun où c’est l’expéditeur et le destinataire qui assument les charges, le ministre des Finances ken Ofori Atta a fait savoir que celle-ci sera assumée par l’expéditeur, à l’exception des fonds entrants qui sont à la charge du destinataire.

Ce qui n’est pas le cas au Cameroun où la taxe est payée pour une même transaction par l’expéditeur et le destinataire, une situation que les gens ont du mal à supporter, d’autant plus qu’avant cette loi, les opérateurs avaient augmenté les frais de transfert. Un doigt accusateur est donc pointé en direction des sociétés de téléphonie mobile qui refusent de prendre en charge cette taxe au détriment de leurs abonnés.

Pourtant, les entreprises locales de transferts d’argent qui ont perdu une bonne partie de leur part du marché avec l’arrivée du mobile ont décidé de ne pas faire payer à leur clientèle cette taxe. Une décision qui suscite déjà des interrogations au sein de l’opinion qui n’arrive pas à comprendre ce poids à deux mesures. À quel jeu jouent donc ces entreprises de téléphonie mobile ? 

Le gouvernement s’invite dans la manne financière du transfert d’argent

Le transfert d’argent via le mobile se chiffre en milliards de FCFA chaque année. C’est une manne financière que les États ne pouvaient pas laisser assez longtemps sous le seul contrôle des entreprises en charge. Pour Louis-Marie Kakdeu, enseignant-chercheur à l’université de Maroua qui s’est exprimé dans une interview accordée à Cameroon Tribune sur la question de la taxe, il a laissé entendre que:

« En ce qui concerne la taxe sur les transferts d’argent au Cameroun, on ne pouvait que difficilement y échapper au regard des montants faramineux affichés par les transferts par an. Si nous rentrons deux ans en arrière seulement, les chiffres de la BEAC font état de 10,833 milliards de F en 2020 et 12,150 milliards de F en 2021. Une telle transaction ne pouvait pas échapper au fisc ».

Un bon pactole sur lequel l’État du Cameroun compte pour faire face aux nombreux défis qui l’attendent surtout que, en tant qu’organisateur de la CAN il a effectué des dépenses pharaoniques pour offrir à l’Afrique et au peuple camerounais en particulier l’une des plus belles fêtes du football africain. Une taxe qui représentera selon les estimations près de 25 milliards de FCFA par an.

Les raisons avancées pour justifier cette mesure dans laquelle le gouvernement camerounais s’est accroché malgré les contestations sont nombreuses. Notamment la relance économique après les dégâts causés par la pandémie de la Covid qui a pris tout le monde par surprise et qui est toujours d’actualité, faire face aux dépenses liées aux crises sécuritaires qui touchent le pays depuis des années, poursuivre avec les grands chantiers qui peinent à s’achever.

Au regard de ses quelques besoins, on peut comprendre dans une certaine mesure, la position du gouvernement. Cependant, vu comment les choses sont gérées dans le pays depuis de nombreuses années, ce n’est pas cette taxe ou encore les autres qui viendront qui font problème, même si c’est le bas peuple qui saigne pour la payer, c’est la manière avec laquelle les fonds sont utilisés. Trop de scandales de corruption qui jusqu’ici sont restés sans suite, au grand dam de la population qui se demande à quoi bon payer une taxe qui sera certainement détournée pour d’autres fins que de servir le peuple. Peut-on envisager une autre mobilisation contre cette taxe après la CAN ?

Charles Binelli

Laisser un commentaire